Chronique 4 - Avril 2015

Le secteur de Moulon sur le plateau de Saclay se transforme... Retrouvez chaque mois la chronique de François Beautier (textes) et Bernard Minier (photos).

Chronique 4 - Avril 2015


 

Le mot moulon

Le mot moulon signifiait au Moyen Âge hameau ou, en ville, îlot. Là est peut-être l'origine du nom propre Moulon mentionné avec celui de Gif sur des titres, plans et cartes à partir du 17e siècle.

En effet, depuis cette époque, tout ce qui porte localement ce nom - plateau, chemin, complexe sportif - est en relation directe avec le hameau de Moulon dont la ferme est le noyau.

Toutefois, ce nom peut provenir de mots plus anciens désignant un point haut (c'est bien le cas), un sommet humide (on y cultive le maïs sans arrosage) ou un lieu médian (n'est-il pas à mi-distance des postes d'observation de Belle Image, au-dessus de Gif, et du Belvédère, surplombant Orsay ?).

L'histoire locale a par ailleurs plusieurs fois attaché à ce point haut le souvenir d'un moment fort. Ainsi, par exemple, le Moulon participa à deux batailles locales d'intérêt régional voire national.
Le 24 août 1944, deux résistants et deux soldats français y donnèrent leur vie pour la Libération de Paris ; en 1981, une coalition d'associations locales mobilisée depuis plus d'un an fit échouer le risque d'un mitage - par petites dérogations successives - de tout le Plateau de Saclay.

Jusqu'à maintenant, les significations possibles du nom propre Moulon - et les mémoires qui s'y rattachent - n'ont pas été contredites par les lieux qui le portent. Cependant, le hameau de Moulon - dont la forme originelle demeure - a perdu sa population permanente et sa fonction de repère local.

C'est pourquoi, nous - les Giffois - apprécions que le projet Paris-Saclay organise de part et d'autre du hameau, et dénomme Moulon, le quartier urbain en cours de construction sur les communes de Gif, Orsay et Saint-Aubin.

Ce nom rappellera qu'il s'agit d'un hameau devenu quartier (et non d'une ville autonome) ; d'un habitat permanent (et pas seulement d'un campus déserté pendant les congés universitaires) et d'un espace d'exemplarité (où l'intérêt national oblige tous les acteurs à coopérer en bonne et confiante intelligence).

Les chantiers en cours

Voie du bus du TCSP

Le chantier de dégagement de l'emprise de la voie du TCSP (transport en commun en site propre, le bus sur voie réservée) est maintenant achevé depuis le quartier de l'École polytechnique jusqu'au nouveau pont de Corbeville (franchissant la N. 118 et la D 446), et depuis le quartier de Moulon jusqu'au rond-point du Christ de Saclay.

Les différentes gaines des réseaux et les conduites d'évacuation des eaux de pluie collectées par la voie - ainsi que les cuves de rétention en cas de gros orage - sont enterrées sous l'emprise de la voie.

La chaussée sera achevée entre l'École polytechnique et l'arrêt de bus de l'Orme des Merisiers au début de l'été prochain.

La fin du parcours, jusqu'au Christ de Saclay, est prévue pour l'automne.
 

Rond-point de Saint-Aubin

La transformation du rond-point de Saint-Aubin en carrefour à feux avec traversée en diagonale de la voie du bus en site propre est en cours d'achèvement.

Elle aura permis de situer l'emprise de la voie réservée en bordure du CEA donc de laisser intacte la terre agricole le long de la RD 306 entre les ronds-points de Saint-Aubin et du Christ de Saclay.
 

Quartier de l'École polytechnique

Les structures des différents bâtiments du centre de recherche et développement ainsi que du campus EDF sont achevées.
 

Quartier de Moulon

Les chantiers du "Lieu de vie" (sur Gif) et de l'ISMO (Institut des Sciences Moléculaires d’Orsay) se poursuivent.

Notes

1 : Le mot moulon provient du latin mola qui signifie meule (de foin ou à broyer le grain : elles avaient originellement la même forme conique). Par analogie, l'idée de tas fit de ce mot dans les campagnes un synonyme méridional du mot hameau (d'origine nordique), et dans les villes, notamment occitanes, un substitut des expressions "îlot urbain" et "pâté de maisons". On trouve dans les archives des cités méridionales des "plans de moulons" représentant l'ensemble ou une partie de la ville avec ses différents moulons, chacun portant généralement un nom propre, celui d'un saint le plus souvent. Certains urbanistes emploient encore ce vieux terme de moulon pour désigner un îlot urbain, c'est-à-dire un ensemble de parcelles construites accolées les unes aux autres (par les bâtiments et/ou les jardins), chaque moulon étant séparé des autres par des rues.
 

2 : Le nom propre Moulon étant le seul toponyme (nom propre de lieu) connu sur le plateau de Moulon ("Supélec" ou "IUT" ne sont pas des noms de lieux, mais pourraient, à l'usage, le devenir), il est associé à des noms communs permettant de distinguer les différents sites, espaces et tracés qu'il désigne : plateau (ou plaine) de Moulon,  hameau (ou ferme) de Moulon, chemin (ou côte) de Moulon, route de chasse (ou bois) des plants de Moulon, etc. On trouve dans les archives locales deux graphies inhabituelles de Moulon : "Monlon" (sans doute une coquille d'imprimeur sur le premier tirage de la première feuille de la carte de Cassini, celle de Paris, en 1756) ; "Moulons" (sur une carte des chasses royales de 1695, sur le plateau, avec la mention "hameau", et en vallée, sous la forme "Petit Moulons", à la frontière entre Gif et Bures, pour désigner le hameau -  nommé "Bas Moulon" sur la carte IGN de 1962 -  d'où part l'actuel chemin de Moulon. L'absence de s à "Petit" indique que "Moulons" n'est pas un pluriel, bien que la carte de 1695 figure deux hameaux portant ce nom). L'origine même du mot Moulon (un nom commun devenu nom propre, comme le havre de l'estuaire de la Seine est devenu Le Havre) laisse hésiter entre "je vais à Moulon" (ou "à la ferme de Moulon") et "je vais au Moulon" (ou "sur le plateau du Moulon"). L'usage local penche en faveur du nom propre originel "Moulon", donc à l'absence de référence au nom commun "un moulon" signifiant "un hameau" (cette absence justifie l'apparent doublon "hameau de Moulon" que l'on trouve mentionné à Gif sur de très nombreux courriers postaux et titres officiels à partir du 19e siècle). On dira donc par souci de simplicité "chronique de Moulon", "quartier de Moulon", "monter à Moulon", de la même façon que Jean-François Mérault se disait en 1714 "Seigneur de Gif,  Moulon, les Folies-Rigault et Jaudoin" (ces trois noms désignant des fiefs dont il avait acquis et ajouté les titres à la seigneurie de Gif). Et l'on ne jettera pas de pierre à ceux qui écrivirent sur des panneaux indicateurs "Ferme du Moulon", "Station de génétique végétale du Moulon" et "Complexe sportif du Moulon" !
 

3 : L'usage penchantà Gif pour considérer Moulon comme un nom propre originel, il est possible d'en rechercher l'origine dans un ou plusieurs caractères déterminants de son identification. Les choix possibles sont extrêmement nombreux mais, si l'on ne retient que les désignations compatibles avec la nature ou la fonction du lieu (ou plutôt les fonctions puisqu'il est habité depuis le néolithique), il reste cinq voies d'interprétation, dont trois nous ont paru tout à fait crédibles à Gif : - le point haut : de la racine latine "mons" ou "mol" ou "mollis" (hauteur). Effectivement, le point naturellement le plus haut du plateau de Moulon, à 162 m. d'altitude,  marque l'angle nord-est du Bois des Plants de Moulon, et fixe localement la limite entre les communes de Gif et de Saint-Aubin (par comparaison, le point le plus haut du plateau de Saclay, à 173 m. se situe dans la zone d'activités de Trappes-Élancourt ; le point le plus haut de Gif, à 169 m. se situe sur le plateau de Belleville, en limite sud du quartier de Chevry, en bordure de la rocade de Beaudreville) ; - le sommet humide : de la même racine latine "mol" (hauteur) suivie du suffixe "onna" (eau). Effectivement, même avec un système de rigoles remis en état, modernisé et amplement densifié par des drains modernes, le plateau de Saclay demeure assez humide pour se classer parmi les rares terres de France où l'on cultive le maïs sans apport artificiel d'eau ; - le point médian : du latin "medio-lanum" signifiant "milieu-plein". Effectivement, Moulon se situe en plein milieu, entre deux ruptures de pentes qui déterminent les belvédères de Belle Image et du bien nommé Belvédère d'Orsay, dont les noms suggèrent qu'ils pourraient avoir été des sites de culte du soleil, celui d'Orsay au levant, celui de Gif / Saint-Aubin au couchant. Il s'agissait aussi de postes de veille servant à prévenir les habitants de la bordure du plateau, à mi-distance de ces deux sites, d'un éventuel danger venant des vallées de l'Yvette et/ou de la Mérantaise. - le point sacré : par référence au dieu Mullo (un avatar gaulois du Mars romain ou de l'Atepomaros celte) dont le nom est phonétiquement très proche de Moulon. Mais nous n'avons aucune source permettant de retenir localement cette origine ; - le lieu des moissonneurs : de la racine gauloise "met" (moissonner), qui donna "metelo" (moissonneur). Cette origine fonctionnellement très crédible paraît phonétiquement trop distante de Moulon pour être retenue.

 

4 : Au moment de la Libération de Paris le plateau de Moulon était le site d'un point fort allemand contrôlant l'accès au carrefour du Christ de Saclay d'où partaient les itinéraires obligés vers l'aéroport de Villacoublay (où étaient massées des troupes et des armes allemandes) et vers Paris par le Pont de Sèvres et la Porte de Châtillon. Il y eut donc des combats entre les défenseurs de Moulon (basés dans le hameau actuel mais dispersés et cachés un peu partout entre le rebord sud boisé et Christ de Saclay) et les forces assaillantes françaises convergeant de l'ouest et du sud de l'Île de France vers Paris le 24 août 1944. Trois groupes de résistants locaux (de Bures, Orsay et Bonnelles), appartenant aux Forces Françaises de l'Intérieur (FFI) participèrent très activement au guidage et à l'appui de l'assaut de ce point fort par la petite partie des troupes de l'Armée française de la Libération (AFL), incarnée ici par un détachement de la Deuxième division blindée du général Leclerc, qui suivait l'itinéraire de la Route 306 (Leclerc avait ordonné de s'écarter des grands axes pour éviter les combats qui retarderaient l'entrée dans la capitale). Au cours de la percée, deux Résistants des FFI périrent : Louis Scocard (sergent FFI, instituteur à Saint-Jean de Beauregard) et Igorew Nicolaï (officier russe évadé d'un camp allemand de prisonniers en Alsace, engagé dans la Résistance française). Une plaque apposée sur le mur d'enceinte sud de la ferme de Moulon (par qui et quand ?) rappelle leur sacrifice. Par ailleurs, deux soldats de la 2e DB tombèrent aussi : Maurice Laullé, un Vosgien de 27 ans tué à Courcelle dans son blindé frappé par un obus antichar de 88 mm. tiré depuis Moulon, et Jacques Boutard, externe des hôpitaux, 22 ans, combattant volontaire au 1er régiment de spahis marocains, mortellement blessé dans son automitrailleuse près de l'actuel rond-point de Saint-Aubin (dont le monument - édifié par les Anciens de la 2e DB et le Souvenir Français en l'honneur de ces deux Libérateurs - fut récemment déplacé à l'écart du chantier). Le souvenir des deux soldats allemands tués le même jour au hameau de Moulon, et des circonstances exactes de leur mort (alors que leurs camarades s'enfuyaient) n'a pas été conservé. L'historien de Saclay, Serge Fiorèse, a publié en 2014 une remarquable récapitulation des données concernant l'Occupation et la Libération (précisément du plateau de Saclay, dans son volume 2) que l'on peut se procurer en livre auprès de la Mairie de Saclay, ou consulter sur internet à l'adresse http://www.saclay.fr/publication/ouvrage-1939-1945-occupation-et-libération-vol-2.
 

5 : La bataille contre le mitage qui marqua localement la fin des années 1970 présente l'intérêt d'avoir largement popularisé et profondément enraciné la demande d'une protection de l'ensemble des terres agricoles du plateau de Saclay (après l'expérience de l'urbanisation des plateaux de Belleville - à Chevry -, de Mondétour - aux Ulis-,  de Cressely, Voisins-le-Bretonneux, etc.). Par ailleurs, elle a rassemblé des militants de causes - et d'appartenances sociales - très diverses (rejet de l'urbain, refus des expériences sur les animaux, conservation des arbres, opposition de principe à toute dérogation au droit, contestation de la politique libérale du Président Giscard d'Estaing, allergie aux entreprises multinationales... ) qui obtinrent satisfaction en 1981 après s'être entendus en 1979 sur le mot d'ordre minimal : "Non à l'installation de Synthélabo dans un site classé !". L'affaire avait commencé en 1976 lorsque la très puissante entreprise pharmaceutique Synthélabo avait déclaré son désir d'installer ses laboratoires les plus modernes sur le versant nord de la Mérantaise, à proximité du CNRS de Gif et du CEA de Saclay, sur un terrain saint-aubinois qui échappait - par miracle (!) - au statut protecteur de site classé qui venait juste d'être reconnu à l'ensemble de cette vallée. Ce terrain non classé étant trop petit (pour les laboratoires, la grande animalerie et le crématoire pour animaux, les bureaux, les parkings, etc.) une dérogation sur d'autres parcelles voisines était souhaitée par l'entreprise, qui la réclamait au ministre du Cadre de vie et de l'Environnement (et accessoirement aussi de la Culture), Michel d'Ornano. Des retards liés au refus de vendre de deux propriétaires, à l'avis défavorable d'un commissaire enquêteur, à des négociations rendues difficiles entre les différents acteurs par les opposants au projet, laissèrent le temps aux populations de Gif, Saint-Aubin, Villiers-le-Bâcle, Saclay et de bien d'autres communes, de se mobiliser et organiser. En 1979, Yves Tavernier, tout juste élu conseiller général socialiste du canton de Dourdan, apporta son soutien tactique aux dix associations réunies dans "l’Inter-association du Plateau de Saclay" en médiatisant largement l'enjeu de leur bataille : “l’installation de Synthélabo sur un site classé grâce à une dérogation signifie à terme la disparition du plateau de Saclay comme zone agricole.” (extrait de son interview dans l’Unité du 4 janvier 1980). Dès lors, Michel d'Ornano comprit qu'il ferait l'unanimité contre lui - et contre le président Giscard d'Estaing - s'il se risquait à signer la dérogation espérée par l'entreprise, qui ne renonçait pas à son projet de s'implanter au cœur du site classé. Les élections présidentielles de 1981 mirent fin à ses espoirs et dissuadèrent depuis lors l'État, ainsi que tous les autres niveaux de pouvoir politique intervenant dans le secteur et les alentours du Plateau de Saclay, de chercher à déroger aux lois. C'est dans cet esprit de prudent rétablissement de la confiance que l'État sollicita les communes pour la création en 1988 du SIPS (Syndicat intercommunal - d'étude et de programmation - du Plateau de Saclay), qui fut l'ancêtre de l'actuelle CAPS (Communauté d'agglomération du Plateau de Saclay) et de la communauté qui résultera de son élargissement prochain. Et c'est aussi pour renforcer ses défenses contre un éventuel retour à une politique de dérogation que Gif a rejoint en 2010 le Parc naturel régional de la haute vallée de Chevreuse.
 

6 : Le plateau de Moulon est ponctuellement habité de façon permanente depuis la fin du 6e siècle avant notre ère. Mais il fut plusieurs fois déserté par suite d'événements graves et imprévus, notamment des famines provoquées par des troubles sociaux, des guerres, ou des calamités naturelles (le plus souvent une pluviosité excessive juste avant ou pendant les récoltes, plusieurs années de suite). Il semble qu'il n'y ait jamais eu simultanément plus d'un seul hameau ou centre de vie sur le plateau de Moulon, et que ce pôle se soit toujours construit et reconstruit à peu près dans le même espace situé entre l'actuel complexe sportif de Moulon et les fouilles archéologiques de la villa gauloise de la fin du 1er siècle avant notre ère (sur Orsay, juste en face de la Maison de l'Ingénieur qui, elle, est sur Gif). La taille de ce hameau renaissant ici ou là a beaucoup varié selon les époques, allant d'une seule ferme avec ses dépendances, au hameau et même au presque-village (néanmoins sans service) avec des fermes écartées aujourd'hui disparues. Le maximum de population de ce hameau fut vraisemblablement atteint entre 1815 (occupation du plateau par des troupes russes) et 1914-18 (cantonnements de Poilus pour la défense de Paris et des aérodromes locaux, ou pour le repos et l'exercice). Ensuite, la mécanisation provoqua le déclin de sa population permanente. En 1969, l'État acheta pour l'Université les terres de la ferme de Moulon ; en 1978, l'INRA en restaura les locaux, abandonnés par le dernier propriétaire, pour y installer ses laboratoires (qui constituèrent ensuite l'Unité mixte de recherche de Moulon. Merci, au passage, à Jean-Pascal Meunier, chercheur membre de cette UMR, de nous avoir ouvert sa mémoire de l'installation de l'INRA à Moulon).
 

7 : Alors qu'à partir des années 1970 la population permanente du hameau de Moulon se réduisait pour se résumer à un couple de gardiens, de nouveaux habitants s'installaient sur le plateau de Moulon : les uns dans les logements de fonction des établissements d'enseignement supérieur et de recherche (à l'IUT, par exemple) ; d'autres - les plus nombreux - dans les chambres pour étudiants, c'est-à-dire dans des logements occupés temporairement et exemptés des taxes locales (à Supélec et dans la Résidence universitaire Émilie du Châtelet) ; d'autres enfin dans tout un essaim de maisons individuelles qui s'est développé depuis un demi-siècle sur le Belvédère d'Orsay après avoir escaladé le versant ouest de la vallée de la Vauve (que suivent la N. 118 et la D. 446) à partir du hameau orcéen ancien du Guichet.

Retour à la page d'accueil Haut de page