Chronique 7 - Septembre 2015

Le secteur de Moulon sur le plateau de Saclay se transforme... Retrouvez chaque mois la chronique de François Beautier (textes) et Bernard Minier (photos).

Chronique 7 - Septembre 2015

Axes et angles de Moulon vus du haut de Supélec.

Du plan royal de Moulon

La rue courbe est le chemin des ânes (1).
Le Corbusier

(1). À Moulon, il n'y en aura guère car c'est un plan classique en damier, fait de rectangles orientés est-ouest, qui agencera le futur quartier urbain. Auguste Perret (professeur de Le Corbusier), chargé d'édifier le Centre d'Études Nucléaires de Saclay, introduisit ce plan sur le plateau en 1947, en copiant-collant celui du domaine royal de Versailles (2).

Dans les années 1970, l'Université s'en inspira et traça à Moulon un premier rectangle orienté est-ouest, sur lequel vient maintenant se caler la grille du futur campus (3).

Nous - les Giffois - apprécions la diversité et la mixité des plans des quartiers de Gif. Elles offrent d'intéressants dialogues, par exemple sur le plateau sud, entre le " tout en courbes " des rocades de Chevry et le " tout à angle droit " du secteur du marché et du lotissement de Belleville. À Moulon, il y avait de quoi légitimer de multiples combinaisons stimulantes de plans : " en biais " calqué sur le tracé des chemins et de la rigole, " en tas " inspiré par le hameau, " en vagues " généré par les courbes de la Route 128, et " en damier " esquissé par l'Université.

Puisque l'EPPS a choisi une grille unique, illustrative de la volonté de l'État (4) d'édifier ici le campus mondialisé de la France, il importe aux communes impliquées, dont Gif, d'en effacer le froid caractère passe-partout pour en faire un milieu humain chaleureux, favorable à la créativité. De là l'importance d'intégrer le quartier dans l'espace et l'histoire de Moulon en préservant l'horizon dégagé des champs (5), le hameau rural et quelques bâtiments du CESI (6). Et de tenir compte des remarques de la société locale, qui accueille le campus en se souciant d'y susciter une atmosphère propice à l'innovation. Enfin, d'inciter les architectes à se libérer du damier, à l'exemple de l'Agence OMA (7), qui ouvre une venelle en diagonale dans l'École centrale, et des lauréats de la résidence universitaire, qui proposent des immeubles cylindriques (8).

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    Axes et angles de Moulon vus du haut de Supélec.
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Les chantiers en cours

Le " Lieu de Vie "

La structure du bâtiment est achevée. Elle dépasse en hauteur la " Maison de l'Ingénieur ", dont la proue en biais et la pyramide sommitale semblent dorénavant manquer d'espace en venant buter contre le flanc sud du nouvel immeuble.

Le bâtiment nord de l'École Centrale

Cerné d'une palissade muette et aveugle (au contraire d'autres qui affichent des informations et ouvrent des hublots sur les travaux en cours), le chantier du bâtiment nord de l'École Centrale commencé en mai a beaucoup avancé cet été : le second sous-sol est achevé.

Le réseau des rues

Maintenant tracé entre l'actuelle Route 128 et la Rigole de Corbeville, le réseau des rues permet d'imaginer l'étendue et le plan, en taille réelle, du futur quartier de Moulon. L'emprise des deux tronçons perpendiculaires du futur boulevard qui remplacera la Route 128 atteint une surprenante largeur de 27 mètres : les deux voies de circulation automobile seront en effet séparées par une longue et large noue centrale (permettant de stocker les eaux de pluie pour éviter les ruissellements) et chacune sera bordée par une ligne de places de stationnement, un trottoir, une piste cyclable et une plate-bande végétale. Une autre source d'étonnement est le passage au travers du campus de Supélec du tracé nouveau, redressé, de la rue Joliot-Curie, qui isolera au nord de cette rue l'un des immeubles de résidence des étudiants de l'école.

Des nouvelles des institutions

La CAPS

La Communauté d'Agglomération du Plateau de Saclay s'est prononcée à la fin juin sur l'évolution future de l'EPPS en demandant une meilleure représentation des maires locaux. Elle a par ailleurs rappelé à l'EPPS - donc à l'Etat - que ses communes exigent d'être associées à toutes les décisions concernant des équipements publics destinés à leur être rétrocédés.

La sous-préfecture de Palaiseau

Sur ordre du sous-préfet de Palaiseau, la gendarmerie a promptement dispersé sur le plateau de Saclay, le 18 juillet, quelques opposants au projet du Grand Paris, appelés à manifester par la Coordination pour la solidarité des territoires d’Ile-de-France et contre le Grand Paris (Costif).

La Société du Grand Paris (SGP)

Depuis le 29 juillet la SGP présente sur son site internet une simulation vidéo du parcours d'un métro de la future ligne 18 qui reliera Orly à Versailles via Massy, Moulon, Saclay à partir de 2023.
En savoir plus sur le site Internet du Grand Paris.

Notes

1 : Le Corbusier, " Urbanisme ", éditions G. Crès & Compagnie, Paris, 1924, réédité en 1966 chez Vincent Fréal & Compagnie, et en 1994 chez Flammarion, Collection Champs.

2 : Après la Seconde Guerre mondiale, le maître architecte Auguste Perret (1874-1954), réalisa essentiellement la reconstruction du centre-ville du Havre et, à partir de 1947, la conception (agréée en 1948) puis la réalisation du CEN de Saclay qu'il voulut, selon ses propres expressions, " un petit Versailles " et " le palais de l'Atome ". Le plan du CEN associe effectivement le damier du château et du parc de Versailles aux deux diagonales tout à fait typiques de la ville royale (actuelles avenues de Saint-Cloud et de Sceaux) qui convergent vers la statue équestre de Louis XIV comme les deux allées obliques du CEN vers le bâtiment de commandement (un bassin longiligne, entre les deux, souligne la direction dominante, à l'exemple de l'avenue de Paris à Versailles). Cependant, Auguste Perret n'a pas repris l'orientation très particulière du damier royal de Versailles, qui n'est pas simplement " solaire ", c'est-à-dire est-ouest - comme le sont ceux de la reconstruction du Havre, de la construction du CEN et du futur quartier de Moulon - , mais " super-solaire " car décalé de 23°26' sur un axe est-sud-est / ouest-nord-ouest pour que le soleil se lève dans l'axe de la Place royale, face à chambre et à la statue équestre du roi, au solstice d'hiver, et se couche au bout du Grand canal, face à la Galerie des glaces, au solstice d'été. Le CEN, orienté simplement (c'est-à-dire est-ouest) par Auguste Perret, évoque ainsi moins l'incomparable Roi-Soleil que le populaire et quotidien Apollon, dieu solaire des arts et des sciences.
Auguste Perret intervint aussi à Gif à la demande du CEA, au début des années 1950, pour réhabiliter le Château du Val Fleury, dégradé par l'armée allemande d'occupation, et pour y installer des chambres destinées aux hôtes.

3 : Les actuelles rues Noetzlin et Joliot-Curie étaient à l'origine des voies privées appartenant à l'Éducation nationale et gérées par l'Université. Celle-ci les avait tracées en 1970 pour former un quadrilatère permettant d'implanter et de desservir les bâtiments attendus (en premier lieu ceux de l'IUT de Chimie, en 1971). Le choix de leur donner une orientation banalement est-ouest et nord-sud fut sans doute très spontané : c'est le plan que les urbanistes emploient par défaut depuis qu'Hippodamos de Milet, inspiré par Thalès, l'a théorisé au début du 5e siècle avant notre ère, et c'était le prolongement de celui du CEN qui faisait localement référence et exprimait le mieux la toute puissance de l'État.
Depuis 1999 ces voies appartiennent au domaine public communal giffois. Le calage actuel du grand damier de l'ensemble du futur quartier urbain sur ce quadrilatère originel conduit aujourd'hui à en redresser les moindres défauts, notamment en supprimant la petite dérive vers le nord-ouest de la rue Joliot Curie qui commençait à l'est par un léger virage.

4 : Le plan en damier - le moins inspiré de formes naturelles - est celui des colonies (grecques, romaines, françaises...), des villes impériales (pas seulement chinoises), des villeneuves, villefranches et bastides, des lotissements standardisés, du quadrillage général des townships américains, des casernes et zones d'activités... Il exprime et révèle un pouvoir unique, total et absolu, qui impose ses alignements cloisonnants en anéantissant les contingences locales, naturelles et humaines. C'est peut-être pourquoi Le Corbusier le vénérait, mais on peut aussi en aimer seulement l'esthétique rigoureuse et régulière, dite " classique " depuis le règne de Louis XIV.
L'architecte du CEN, Auguste Perret, avait manifestement senti que son commanditaire originel, Charles de Gaulle (qui créa le CEA le 18 octobre 1945), voulant incarner et manifester la restauration de l'État d'une France forte, se faisait ainsi le continuateur du Roi-Soleil, et qu'il n'y aurait au fond qu'une différence d'époque entre le Château de Versailles et le CEN de Saclay, l'un et l'autre instruments de la même politique de puissance et de dissuasion.
Aujourd'hui, il semble que le plan en damier imposé à la totalité du futur quartier urbain de Moulon (et aussi à celui de Polytechnique, à Palaiseau) symbolise un moment de réaffirmation de l'autorité de l'État (après un demi-siècle de construction européenne et de dynamiques décentralisatrices reconnaissant l'existence de territoires et de citoyens locaux). Cependant il ne s'agira vraisemblablement que d'un moment puisque la tendance à la " métropolisation " - ou " archipelisation " - du monde (un concept dont Pierre Veltz, président de l'EPPS - établissement public du plateau de Saclay - est depuis 20 ans l'un des grands promoteurs) paraît plus enracinée et puissante. Par ailleurs, chacun des spécialistes des pôles d'innovation technologique et scientifique insiste sur l'importance des ambiances et  atmosphères locales propices aux rencontres fortuites, à la sérendipité (chance ou talent de trouver ce qu’on n’a pas cherché) et à la synergie en matière de créativité, donc accorde plus d'attention à la capacité des lieux à générer des surprises chez leurs occupants qu'à l'intérêt de les structurer à la règle et à l'équerre.

5 : À Moulon, l'espace où s'inscrira le futur quartier urbain est naturellement plat ou presque, et l'exploitation agricole qui en fut faite au cours des trois derniers siècles, contribua à l'ouvrir largement au regard en en faisant un exemplaire paysage d'openfield. Du côté des champs, les seuls obstacles visuels incongrus sont les buttes de rebuts entassés lors de la construction du CEN et en partie réhaussées récemment avec ceux de la nouvelle voirie : elles donnent un relief artificiel manifestement postiche, hors contexte, aux actuels terrains de moto-cross et de golf. Du côté des bois, l'horizon visuel, pratiquement continu, n'est interrompu que par les passages des routes, selon deux modèles représentés de part et d'autre de Moulon, celui de l'échancrure discrète, au sommet de la côte de Belle-Image, où la voie s'insinue en zigzag dans la forêt à la manière d'un acteur dans l'ouverture dissimulée d'un rideau de scène, et celui de la brèche béante permettant le passage direct, en force, de l'autoroute au droit du rond-point de Corbeville.

6 : Le " Point F " (Formation) du CESI (Centre d’études supérieures industrielles) créé en 1958 par 5 grands groupes industriels (Renault, la Télémécanique, la Snecma, Chausson et la Compagnie Électro-Mécanique) fut construit à Moulon en 1972. Il devint en 1979 propriété du Ministère de l'Intérieur qui le fit réhabiliter par ses architectes originels (Alain Lemétais et Michel Day) pour y ouvrir le Centre national d'études et de formation de la police (CNEF) qui fut promis à un nouvel emploi, dans le cadre du projet Paris-Saclay, en 2011, puis fut désaffecté en 2013. L'EPPS fit raser en janvier-février 2015 les immeubles d'habitation du CNEF et lança en mars 2015 un nouvel appel à projet pour la réutilisation des locaux d'enseignement et de vie commune, préservés en tant qu'excellents témoins de l'architecture novatrice des années 1970 (un précédent appel, lancé en 2011 pour la réaffectation de l'ensemble des bâtiments, avait échoué).
S'ils ne trouvent pas preneur ou utilité collective, les 3 bâtiments encore debout à l'été 2015 seront menacés de destruction à court terme. Or ces bâtiments, les plus anciens en plein centre de l'emprise du futur quartier urbain de Moulon, sont les témoins de l'évolution de ce territoire et de la philosophie de son aménagement. Ainsi, outre leur valeur patrimoniale nationale, ils mériteraient à trois titres locaux supplémentaires d'être préservés :
- première manifestation locale d'une volonté de relier les mondes des chercheurs et des ingénieurs, ils sont un totem et une source d'inspiration pour tous ceux qui s'emploient à marier à Moulon Science et Technique ou Connaissance et Économie ;
- conçus en association avec les psycho-sociologues Hélène Pellet et Nadia Vekoff, au service d'une pédagogie résolument novatrice, ils encouragent par leur exemple les établissements qui viendront s'implanter à Moulon à innover résolument en matière de relations humaines ;
- ouverts à tous et longtemps unique lieu convivial de tout Moulon - avec notamment une cafétaria qui fit office de " centre de vie " favorable aux rencontres non programmées - ils constituent une référence et un encouragement pour tous ceux qui se préoccupent de créer à Moulon l'atmosphère propice à l'innovation sans laquelle le damier d'ordonnancement des bâtiments ne serait qu'une vaste caserne.

7 : L'Agence OMA (" Office for Metropolitan Architecture "), fondée en 1975 à Londres, dirigée par Rem Koolhaas et, à Paris, par Clément Blanchet, a été chargée en juillet 2012, suite au concours organisé par l'EPPS, de concevoir l'aménagement général du secteur Joliot Curie du quartier de Moulon et de réaliser le bâtiment d'enseignement de l'École centrale de Paris. L'agence OMA a émis le souhait de conserver plusieurs immeubles du CNEF (ex-CESI) et a proposé de faire passer en diagonale au travers du bâtiment nord de l'ECP une voie piétonnière publique menant vers le nord-est à la future station de métro et, vers le sud-ouest, à la place prévue entre les locaux actuels de Supélec et le futur bâtiment sud de l'École centrale.
 
8 : Les lauréats de ce projet de résidence pour étudiants de 1049 chambres ont présenté en avril 2015 les plans de plusieurs bâtiments cylindriques implantés dans la cour intérieure, ouverte, d'un bloc d'immeubles quadrangulaire. Leur équipe  rassemble le Cabinet LAN (" Local Architecture Network ", créé par Benoit Jallon et Umberto Napolitano en 2002 à Paris), l'architecte Clément Vergely (implanté à Lyon) et les paysagistes de l'atelier Topotek (installé à Berlin). L'ensemble architectural qu'ils ont conçu se dénommera " Le Jardin des Muses ". Souhaitons qu'ils (et qu'elles) inspireront les autres paysagistes et architectes et que le damier général s'en trouvera désacralisé et vivifié d'une atmosphère créative propice à l'innovation.

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